Au sud-est de l'Algérie, le Tassili n'Ajjer déploie ses paysages lunaires, ses canyons vertigineux et ses milliers de gravures rupestres millénaires. Classé patrimoine mondial de l'UNESCO depuis 1982, ce vaste plateau saharien attire chaque année des milliers de visiteurs venus admirer la cité de Sefar, considérée comme la plus grande ville troglodyte du monde. Mais derrière cette beauté minérale se cache une réalité préoccupante : le massif fait face à des menaces multiples qui compromettent sa pérennité et exigent une mobilisation urgente pour sa gestion durable.
L'info en bref
- Le Tassili n'Ajjer, site classé au patrimoine mondial de l'UNESCO, subit une dégradation environnementale sévère due au changement climatique et à la désertification.
- L'augmentation des températures et la baisse des précipitations fragilisent l'écosystème saharien, entraînant une diminution des ressources naturelles et menaçant la biodiversité locale.
- Le tourisme non régulé et le vandalisme compromettent la conservation des gravures rupestres millénaires situées dans les abris du massif.
- La pression démographique et l'urbanisation rapide en Algérie augmentent la vulnérabilité des territoires traditionnels et des savoirs ancestraux de gestion de l'eau.
- Le gouvernement algérien lutte contre l'avancée du désert à travers le projet du 'Barrage vert', visant à étendre sa ceinture végétale à 4,7 millions d'hectares d'ici 2035.
- Des initiatives de gestion durable des forêts et une implication accrue des communautés locales sont nécessaires pour protéger les écosystèmes fragiles et les oasis contre les incendies et le surpâturage.
La dégradation progressive du patrimoine naturel du Tassili
Le Tassili n'Ajjer, malgré son statut protégé, subit une érosion silencieuse mais bien réelle. La Vallée du M'zab en Algérie, inscrite au patrimoine mondial en 1982 tout comme le Tassili, illustre comment ces territoires arides algériens partagent des vulnérabilités communes face aux bouleversements environnementaux actuels.
L'érosion accélérée et la désertification du massif
Le phénomène de changement climatique frappe de plein fouet cette région du Sahara algérien, entraînant une sécheresse persistante qui accentue la dégradation des sols. En Algérie, les températures augmentent tandis que les précipitations diminuent significativement, un constat qui touche particulièrement les zones désertiques comme le Tassili. Cette évolution climatique s'inscrit dans un contexte plus large où 2,6 milliards de personnes vivent aujourd'hui dans des zones arides ou semi-arides, représentant 41 % de la surface terrestre mondiale. Face à cette désertification galopante, l'Algérie a lancé un projet ambitieux baptisé le Barrage vert, une ceinture végétale de 1 500 kilomètres de long offrant 3 millions d'hectares dédiés à la lutte contre l'avancée du désert, avec l'objectif d'atteindre 4,7 millions d'hectares d'ici 2035.

Les impacts du changement climatique sur la biodiversité locale
La biodiversité du Tassili paie un lourd tribut à ces bouleversements environnementaux. Une absence inquiétante de gazelles Dorcas a été signalée dans la région, conséquence directe du braconnage qui décime les populations animales déjà fragilisées par la raréfaction des ressources. Cette situation illustre parfaitement la vulnérabilité climatique qui pèse sur l'ensemble des écosystèmes sahariens, où chaque espèce lutte pour sa survie dans un environnement de plus en plus hostile. Les forêts algériennes ne sont pas épargnées non plus, puisqu'elles demeurent particulièrement vulnérables aux changements climatiques qui modifient durablement les équilibres naturels du pays.
Les pressions humaines et leurs conséquences sur l'écosystème
Au-delà des facteurs climatiques, l'activité humaine exerce une pression croissante sur le Tassili n'Ajjer, accentuant sa fragilité déjà mise à mal par les éléments naturels.
Le tourisme non régulé et la détérioration des sites rupestres
L'Office national du Parc culturel du Tassili n'Ajjer a tiré la sonnette d'alarme concernant la dégradation de certains abris ornés de peintures rupestres. Ces œuvres millénaires, témoignages inestimables des civilisations passées, sont directement menacées par le vandalisme, un fléau qui compromet irrémédiablement des trésors artistiques uniques au monde. Cette problématique n'est pas isolée puisqu'elle touche également d'autres sites emblématiques de la région, comme l'ancienne ville de Ghadamès en Libye, inscrite au patrimoine mondial en 1986, confrontée à des défis similaires de préservation face à la fréquentation touristique.

L'exploitation des ressources naturelles et la pollution
La croissance démographique algérienne, qui dépasse désormais 45 millions d'habitants avec un taux d'accroissement de 1,6 %, exerce une pression supplémentaire sur les ressources naturelles du pays. Ce phénomène s'accompagne d'une urbanisation fulgurante, la population urbaine étant passée de 30 % en 1960 à plus de 72 % en 2018. Cette transformation démographique génère un exode rural qui fragilise les territoires traditionnels et met en péril les savoirs ancestraux de gestion des ressources en eau. Les incendies de forêt constituent également une menace majeure, consommant environ 20 000 hectares par an à travers le pays. Entre 1985 et 2010, ces feux ont détruit 780 000 hectares de terres, et l'année 2021 a été particulièrement dramatique avec 2 500 hectares anéantis à Khenchela et 75 personnes décédées. En 2022, les incendies ont causé 47 morts et des dégâts estimés à 1,5 milliard de dinars.
Les initiatives de préservation et de développement responsable
Face à ces défis considérables, des solutions concrètes émergent pour protéger durablement le Tassili n'Ajjer et les écosystèmes similaires à travers l'Algérie et le Maghreb.

Les programmes de restauration écologique du territoire
La superficie totale des forêts algériennes est estimée à environ 4,1 millions d'hectares, composées à 68 % de pin d'Alep et 21 % de chêne-liège. Un rapport publié le 13 novembre 2023, intitulé Gestion durable des forêts pour prévenir les feux de forêt, identifie les principaux défis auxquels ces espaces sont confrontés : incendies, surpâturage, expansion agricole et changement climatique. Ce document, présenté par Kamel Braham, représentant résident de la Banque mondiale en Algérie, propose 5 axes d'intervention concrets, s'alignant sur la stratégie forestière à l'horizon 2035 du gouvernement algérien. Parallèlement, 14 % de la Surface Agricole Utile paraît moins vulnérable à court terme, bien que les rendements agricoles puissent diminuer de 10 % ou davantage dans des scénarios climatiques défavorables.
L'implication des communautés locales dans la conservation
L'UNESCO prône désormais une approche intégrée considérant les oasis comme des établissements humains à part entière, méritant d'être préservés en tant que patrimoine vivant. Selon Eric Falt, directeur du Bureau régional de l'UNESCO pour le Maghreb, dans un article publié le 21 mai 2025, les oasis représentent des habitats durables et de véritables laboratoires d'innovation écologique. Les oasis du sud marocain, reconnues comme réserve de biosphère depuis 2000, illustrent cette dynamique. Pourtant, ces territoires demeurent en danger à cause du changement climatique, de l'exode rural et de politiques de développement parfois inadaptées, menaçant les savoirs traditionnels en matière de gestion des ressources. Sans action rapide, certaines oasis pourraient disparaître d'ici quelques décennies, ce qui souligne l'urgence d'associer pleinement les communautés locales à toute stratégie de conservation, qu'il s'agisse du Tassili, du M'zab ou des autres joyaux naturels du Maghreb.




